Lundi 29 août 2005
Parlons un peu du Farsi, la langue iranienne. Ce qui est vraiment très étrange, c'est que les iraniens n'ont pas les mêmes intonations que nous. Lorsque nous posons une question, la phrase n'a pas la même intonation que si nous la lisions sur un ton monotone; en Farsi, ces intonations sont vraiment très belles. De plus, la langue ne possède que peu de consonances agressives, comme nos P ou nos K: cela donne une langue vraiment chantante, et lorsque Ali Reza, le cousin d'Ali, parle, je me régale. Ali est un nom très répandu, mais ici, mon pote Ali ne s'appelle pas Ali: tout le monde l'appelle Amir Hassan, selon la volonté de sa mère à sa naissance. J'ai moi aussi pris l'habitude. Autres noms de la famille d'Ali: Leyla, la soeur d'Ali Reza, qui a deux petits enfants, Ali et Amir; Behnam, petit frère d'Ali Reza; Yassaman (Jasmine), la soeur d'Ali; Mothi, une tante d'Ali, célibataire marrante parlant anglais; Mariam, cousine jeune d'Ali; Saddath, mère de Mariam (tante d'Ali); Fourough, mère d'Ali Reza; Parichehr, la mère d'Ali; enfin Fatemeh, autre soeur d'Ali Reza, célibataire 25-30, avec qui je me suis spécialement bien entendu (elle a passé 4 ans à Vancouver pour étudier). Tout ce beau monde rejoint par Davoud (David), l'oncle d'Ali, célibataire bourru farceur à la grosse moustache, arrivé en voiture, atteignons en train le jeudi 25 Tabriz au matin. Le lendemain nous devons aller au mariage d'une autre cousine de Tabriz.
Tabriz est la grande ville de la partie ouest de l'Iran, capitâle de l'Azerbaïdjan géographique. Il existe un état s'appelant Azerbaïdjan, mais il s'agit d'une ancienne république soviétique ayant acquis son indépendance à la chute du mur: elle ne représente que la partie nord de la région au même nom. De plus Tabriz n'est pas loin de la Turquie: on y parle donc beaucoup plus facilement le turque ou l'azeri que le Farsi. Tabriz possède le plus grand bazar d'Iran: 3km de galeries. Le jeudi après-midi, je fais connaissance avec un oncle du coté paternel d'Ali vivant ici, il parle très bien français. Il s'est fait operé du coeur recemment, et se remet facilement. C'est l'occasion de parler système de santé: l'iranien est de performance moyenne (comme un peu partout: soins gratuits dans les hopitaux publics, mais attente et peu de confort; cliniques privés  performantes), mais il possède de très bon médecins (car très bonne université); cela explique le nombre de médecins iraniens en activité en France. Ali doit acheter des beaux vetements pour le mariage: nous allons faire du shopping avec la femme de son oncle et deux jeunes filles (j'arrète les liens de parenté, ça prend la tournure de Dallas), toutes les trois très pipelettes, et très bon public: dès que je prend la parole en français, elles éclatent de rire. Quant à moi, pour le mariage, je n'ai qu'une chemise moyenne, mon beau pantalon et une paire de baskets... Ali décide de dormir chez son oncle, je ne peux pas car mon liquide-lentilles est resté à l'appart. Je prend donc un taxi pour rentrer, vers une heure du mat. Horreur ! A l'arrivée, les portes du complexe résidentiel sont fermées. J'escalade la barrière, monte à l'appart et trouve l'oncle, qui était sensé m'accueillir, seul en train de ronfler, allongé au milieu du tapis du salon. Je le reveille, mais impossible de communiquer, il se rallonge et s'endort sur le sol. Bizarre car un lit de ma chambre est libre. J'apprendrai plus tard qu'il avait juste la flemme d'y aller. Au matin, il me reveille: nous sommes seuls dans l'appart. Les autres ont trouvé un appart en ville bien mieux et y ont déménagé le jour d'avant. L'oncle et moi prenons sa voiture, nous nous perdons en ville, et trouvons finalement. C'est un plus bel appart, mais nous sommes 14 pour 6 lits. Ce n'est pas un problème: les tapis ici sont vraiment confortable et on dort dessus comme sur un matelas. Nous allons dans l'aprem faire quelques courses, car je veux cuisiner français; je rentre dans une boutique, baraguinant ce que je sais, disant que je suis étranger. Il me répond alors: "Afghani ?". L'histoire fera rire tout le monde, spécialement Ali qui avait auparavant dit que je ressemblais à un fermier afghan avec mes habits turcs. Il faut dire que les iraniens ont leur "sous-peuple", leurs immigrants en mauvaise situation, comme les américains ont les mexicains et nous avons les maghrebins: les afghans. Ils forment la classe la plus pauvre en Iran, sont les victimes des blagues, des préjugés racistes (beaucoup plus virulents que les français), et des injustices policières. Je passe l'aprem à parler, jouer avec la famille, puis vint enfin l'heure fatidique du mariage...
Les hommes et les femmes sont séparés pendant les premières heures (seul le marié a le droit de se tenir parmi les femmes), ici les femmes étaient dans un autre quartier de la ville. J'ai honte de moi: tout le monde est en costard, et je suis en baskets. Pourtant, encore une fois, je suis accueilli en guest star: le père de la marié me prend tout de suite sous son aile et me parle beaucoup. L'oncle me présente à tout le monde (car tout le monde veut me serrer la main) comme un ami afghan de la famille; et tout le monde le croit ! J'ai beau leur repeter que je suis français, leur sortir "champagne-caviar-rendez vous-c'est la vie", le père de la marié me dit: "ici, on aime tout le monde, même les afghans !". Ali Reza me dit que si j'ai honte de moi, je n'ai qu'a dire que je viens d'un pays que je n'aime pas; je choisis le seul: l'Angleterre. Le père de la marié déclare tout de suite après: "nous on adore les français ! les seuls qu'on deteste en Europe, c'est les anglais." J'ai évité de peu la bourde.
Nous sommes assis dans un salon où l'éclairage est au gaz. Dingue, je n'avais jamais vu ça. Il faut dire que le gaz n'est vraiment pas cher en Iran (deuxième exportateur mondial), et lors de la guerre Iran-Irak, les Irakiens bombardaient les centrales électriques, on s'éclairait alors au gaz. Les hommes boivent... De l'alcool ! Un mélange que je reconnais être vodka-ananas. Ici, comme l'alcool est interdit, il arrive que l'on prenne de l'alcool de pharmacie et qu'on le coupe pour donner quelque chose avoisinant les 30°. Le mariage auquel je suis n'a rien de religieux... Puis nous prenons la voiture pour aller au restaurant. Je suis présenté à la mariée, très belle, je suis honoré; en fait, je me sens comme une délégation étrangère. Le repas a été fait par la famille de la mariée et est traditionnel: pourtant, pas de Kebab ! En effet le kebab est le plat principal, c'est un kebab d'un style inconnu au bataillon: viande hachée coupée d'oignons embrochée et cuite au feu, on la mange enlevée de la brochette. Mais bon, ici aussi le kebab change selon le restaurant; depuis Istanbul, j'ai appris à appeler tout repas de viande "kebab". Tout le monde vient me demander si c'est bon. Puis nous repartons vers une salle de danse. On y joue de la musique Arabe, Azeri, Perse, autant de danses différentes. Evidemment je me dois de danser: toute la famille d'Ali est assise à rigoler, tandis que tour à tour tous les danseurs viennent danser avec l'occidental, hommes et femmes. La mariée, son père et sa mère... La tradition qui m'a le plus surprise est le role de l'argent dans la cérémonie. Les spectateurs se lèvent et donnent de l'argent à ceux dont ils aiment la danse. Puis vient le tour des "cadeaux de noces", les gens vont tour à tour sur le dancefloor, des tas de billets verts à la main, tournent autour de la mariée en dansant et en lui posant dans les mains tous les billets. Impressionnant. Quand la mariée lache un billet, tout le mondese précipite  pour le ramasser, et le garde. On met de la techno et quelques iraniens se mettent à danser: extraordinaire, ils sont montés sur ressort et bougent dans tous les sens; si on dansait comme ça en France, on serait pris pour des guignols. Enfin le gateau est amené, et c'est le tour de la danse du couteau: la soeur de la mariée danse, le couteau à la main, autour du couple. Tout le monde lui donne de l'argent au passage, elle danse avec. Elle fait mine de donner le couteau au marié mais recule; enfin, il sort une liasse de billets, lui donne, et elle remet le couteau: on peut alors le manger. Choquant à raconter, cela l'était beaucoup moins à regarder.
A la fin de la soirée, je passe une demi-heure à dire au revoir à tout le monde, ce qui fait que toute la famille est partie laissant Ali et moi, croyant que nous étions déjà rentrés. Le père de la marié nous ramène en voiture, il est vraiment saoul... Je pars avec pas mal d'adresses: tout le monde veut que je vienne dormir chez lui. Encore une fois, l'hospitalité est extraordinaire, mais il ne faut pas la confondre avec le "Taarof", c'est à dire la bienséance, qui est très respectée ici. Au magasin, en taxi, au guichet... tous les vendeurs refusent d'être payés. Il faut alors insister trois fois, pour que le vendeur tende alors la main comme si de rien était. On doit toujours inviter les gens à diner ou déjeuner, qu'on les aime ou pas, et c'est à eux de refuser. Ca a d'ailleurs joué des tours avec les occidentaux qui partent parfois sans payer, où s'invitent à déjeuner.
Le samedi matin, je prépare une partie du p'tit déj à la famille, "à la française". Entre guillemets, car si la recette vient de France, je n'ai trouvé aucun ingrédient qui corresponde. J'ai fait des bananes flambées pas flambées (pas d'alcool) et du pain perdu avec du pain azeri (plat comme un crèpe !). De plus, le sucre iranien n'est pas raffiné comme le notre: il est très proche de l'état cristallin, dur et compact. Ca caramélise mal. Les femmes sont étonnées de me voir dans la cuisine (j'ai déjà insisté pendant tout le séjour pour mettre la table, débarasser, mais impossible): ici, ce sont les mères qui font tout, un homme ne met jamais les pieds dans la cuisine (même si le père d'Ali sait cuisiner). Et cela ne semble révolter que les femmes célibataires, Mothi et Fatemeh. Puis je pars visiter le bazar avec Ali Reza et Fatemeh; il n'a rien d'extraordinaire, si ce n'est sa taille. Ali et moi devont partir dans l'après-midi: les autres partent le lendemain, les trains étant complets. Les adieux sont durs: je me sentais, dans cette foule, comme faisant partie de la famille; je garde les adresses de tout le monde heureusement, et j'espère les revoir rapidement.
Même train luxueux, mêmes films à la télé. Dans le compartiment: deux étudiants en mathématiques iraniens. Discussion de quatre heures, swinguant entre les maths, la philo, la vie iranienne. Les deux étudiants ont formé une entreprise de software, et souhaitent à coté continuer leurs études, voir venir en France. A une heure du mat', le chef de wagon frappe à la porte et dit en Iranien: "la cabine d'à coté a entendu que vous étiez étrangers, ils veulent venir parler avec vous !" cinq personnes dans le couloir veulent parler avec moi. Dur d'être une star internationale... Nous arrivons dimanche 28 à la gare au matin, retrouvons le père d'Ali, qui n'était pas au mariage. Dormons la matinée et faisons notre dernier shopping dans l'apres-midi. Il est dimanche soir, je prend l'avion dans quelques heures et la fin du séjour en Iran approche; j'essaie de me rememorrer tout ce qui m'a été offert ici, toute l'hospitalité dont j'ai été bénéficiaire, la gentillesse des iraniens et de la famille Neishabouri, mais c'est déjà trop pour un seul homme.
par Alexis Licht publié dans : alexontheroad

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