Dès Istanbul je me trouvais entouré d'iraniens: la compagnie de bus semblait exclusivement iranienne, et j'étais le seul étranger, d'abord trimballé puis chouchouté. J'eus de la chance d'avoir à côté de moi un anglophone avec qui je discutais les premières 24h. Son nom était Saïd, et son histoire est étrange. Il eut la chance d'avoir une bourse pour la belgique, et parlait un mélange d'anglais et de neerlandais (plus facile pour moi finalement, il comblait les mots compliqués avec des mots allemands). Il étudia 4 ans l'informatique à Anvers, puis revint dans son pays, et trouva un job de... fermier à Shiraz. C'est un exemple d'une autre crise que connait l'Iran: la montée du chomage (15% au niveau national). Nous nous arretames dans un parc d'attraction désaffecté, à l'ambiance mystique, et puis à la nuit tombante dans un endroit plus agréable où il y avait des lavabos; j'en profitais pour prendre ma brosse à dents et mon dentifrice. Voyant que j'étais le seul, je demandais à Saïd: "Vous brossez vous les dents en Iran ?" il me répond outré: "Bien sûr ! mais pas tous les jours..." Puis j'appris que j'étais sur le point de commettre un sacrilège car les lavabos étaient des bassins d'ablution: nous nous étions arretés à la mosquée pour la prière du soir.
Le passage de la frontière, le lendemain, fut encore une épreuve: un guichet pour 4 bus qui arrivent en même temps. On voyage en groupe de bus, le paysage est magique: une grande plaine deserte, entourée de montagnes grises et jaunes, une route très large mais pas goudronnée, de grands nuages de poussières dans notre trainée: avec les arrêts toutes les trois heures on se sent vraiment dans une caravane traversant le desert. Le poste frontière est au pied du mont Ararat, qui surplombe la vue; c'est la seule montagne qui a encore de la neige au mois d'aout, il domine toute la grande vallée. Au poste turc, tous les turques, suivis des iraniens passent en premier. Une fois toute les gens de mon bus passés, je me retrouve seul avec Saïd, qui a un problème de visa turc, à attendre que le guichettier veuille bien prendre mon passeport, alors que je suis devant son guichet et qu'il y a cent personnes derrière moi. Les douaniers turcs sont vraiment des connards, excusez moi de la grossièreté mais je suis chargé de haine. Se sentant les maîtres du poste frontière, ils se conduisent en roi. Le premier est très lent et passe son temps au téléphone. Un turc, qui attend comme nous et dont le douanier refuse de prendre le passeport, se plaint: le douanier fait l'offusquer, gueule, ferme sa fenètre sur nos mains et quitte le poste, suivi de 5 turcs qui le supplie pour les visas. attente de 20 minutes, un autre arrive. même chose: elitisme. Au bout d'un moment, un conducteur de bus frappe à la porte du guichet: il est pote du douanier, qui s'arrète de tamponner et discute dix bonnes minutes, sous mes yeux. Au bout des dix minutes, le conducteur sort un paquet de 40 passeports de son sac, apparemment ceux de son bus, et le douanier commence à les tamponner. Grognements dans la file d'attente: le douanier fait l'offusquer, nous ferme le guichet sur les mains. Attente. longue. Un autre douanier vient, et les turcs lui disent de me prendre en premier car j'attend depuis très longtemps. Il accepte. Je serai rester 2h30 au poste seul avec Saïd, que je ne reverrai plus: il n'aurai pas réussi à passer la frontière. J'arrive au poste iranien, apparemment c'est encore plus long, une grande partie des gens de mon bus y attendent encore. Le gardien regarde mon passeport: "Faransavi ! Wellcome to my country !", grand sourire, il me dit de le suivre. Je double toute la queue, rentre avec lui dans le guichet, il tamponne mon passeport et me propose de dejeuner avec lui. Durée d'attente: 2 minutes. Bienvenue en Iran.
Je commence avec le Lonely planet à apprendre le Farsi. Ali m'apprendra plus tard des rudiments de grammaire, c'est une langue assez abordable. Je commence à aller vers les gens de mon bus et leur dit quelques mots, ca marche: tout le monde vient me parler et me serrer la main avant a fin du voyage. Je rencontre Nadia, une jeune fille qui parle anglais et me fait la discussion; je dine avec eux le deuxième soir et je parle farsi avec sa mère: mon premier Kebab iranien, et pas mon dernier, c'est la base de l'alimentation ici. Je commets mon premier sacrilège: je vais aux toilettes (à la turque evidemment), et en ressortant me trouve nez à nez avec Nadia et sa mère qui poussent un cri; elles me montre un mot iranien (ecrit en caractères arabes bien sûr) sur le mur: c'était les toilettes pour femmes.
Arrivée à Téhéran très tôt le matin. Adieux à tous, Ali et son cousin, Ali Reza, viennent me chercher après un peu d'attente (un peu de stress...). Taxi, et arrivée chez Ali. Il habite dans un quartier qui fut construit uniquement pour les membres du ministère du commerce, là où travaille son père. Je suis un peu deçu: Ali habite en France à Colombes; je m'attendais en Iran à une grande résidence avec garde du corps et limousine. Si l'appartement est spacieux, ce n'est pas Byzance. Mais peu importe, je prefère car je suis au milieu de la famille ! Je rencontre le père, qui parle un bon français. Et je commence à percevoir l'hospitalité iranienne...
Visite au ministère dans le bureau du père: il me change mon argent à un taux favorable, me propose de garder mon passeport et me fait des photocopies, me propose d'appeler en France, nous reserve un hotel et un avion pour aller dans le sud... plus qu'une agence de voyage. Mais ce n'est rien comparé à la suite. Nous allons Ali, Ali Reza et moi faire quelques musées: un musée des statues, le musée national et le musée d'art islamique. Le second contient quelques pièces préislamiques interessantes (poteries du 5eme millenaire avant JC). C'est aussi le premier contact avec Téhéran, et surtout ce qui me choque le plus: la circulation. Pas de code de la route apparent: personne, piétons et conducteurs, ne respecte les feux rouges, les passages piétons et les lignes blanches. Pourtant pas un klaxon: tout le monde semble zen, ce qui se sent aussi dans les magazins, et dans la langue qui coule comme de la crème. Déjeuner au bazar de Téhéran, qui n'a rien à voir avec celui d'Istanbul. Si il est grand, pas un touriste: ici on commerce vraiment, c'est là que se décide les cours de l'or, du tissu... Mais ça fourmille autant. Ali me propose d'aller voir une connaissance de son père qui vend des tapis. Ali a déjà vu le magazin. Quand le patron apprend que je suis français, nous allons dans son bureau, buvons le thé et discutons en anglais; puis il nous fait le tour des installations: jeunes filles (sans voile) en atelier faisant les dessins, entrepôts de tapis... immense tapis à 700 000 dollars, qui a pris 20 ans de fabrication. Le tapis est une tradition iranienne: 1/3 de la production de tapis mondiale a lieu en Iran. Toute salle possède ses tapis, même le bus possèdait un grand tapis persan le long de l'allée principale. Nous retournons au bazar et nous promenons, puis rejoignons le père, prenons en voiture la mère et la fille qui parlent toutes les deux français, puis allons chez la grand-mère qui reçoit une partie de la famille. Là encore je suis reçu comme un prince et apprend les règles de l'invité: je dois rester dans le salon et n'ai pas le droit de franchir la limite séparant le complexe chambre-cuisine-salle de bains; je me dois d'être assis sur le canapé; à chaque personne plus agée entrant, je dois me lever et saluer. Pas le droit de toucher au moindre ustentile de cuisine, comme d'ailleurs tous les hommes: les femmes s'occupent de tout, en groupe. A table, c'est moi qui donne le départ du repas. De même, je dois me lever pour signifier la fin. Si cela ne choque pas à première vue, ce qui est étonnant est que ces règles sont appliquées à la règle, et sans Ali personne ne me l'aurait dit. Tout le séjour, je me bats pour mettre la table, essayer de faire la cuisine... mais apparemment ça les vexe plus qu'autre chose. Une grande partie de la famille est là; quelque chose d'interessant: les célibataires restent vivre chez leur mère jusqu'au mariage; l'oncle qui a la soixantaine, et la tante d'Ali, vivent chez la grand mère qui atteint les 80, dans une petite chambre chacun; mais ça ne semble pas les gener. Les patisseries iraniennes sont extraordinaires, retour tard à la maison d'Ali.
Le lendemain, nous allons, Ali et moi, marcher dans les montagnes. Nous prenons des taxis collectifs: la circulation est tellement intense qu'une fois prise dans le flot, une auto ne va plus où elle veut: il existe ainsi des taxis collectifs, qui font un trajet determiné par le chauffeur, et qui s'arrète sur le bord des avenues prendre des passagers jusqu'à ce que l'auto soit pleine. On tient à 7 à l'interieur, et on descend où l'on veut. Le prix de l'essence ici est de 7 centimes d'euro le litre. Impressionnant: l'état subventionne l'essence. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, l'Iran importe du pétrole: pas assez pour tout le monde. Autre chose impressionnante: toutes les voitures sont à peu près neuves (enfin, moins de 15 ans). Ca en dit long sur la santé économique du pays: j'ai remarqué, en voyageant à l'étranger, qu'on voyait la richesse d'une population à l'état de ses voitures. Autre fait étonnant: plein de Peugeot, quasiment que ça, avec les Paykan (marque iranienne). En fait, Peugeot possède une usine en Iran où elle ne fabrique que des carcasses d'autos. Le moteur des voitures est de marque iranienne.
Téhéran est la ville la plus polluée du monde compte tenu de la circulation, et je le sens: nez pris par la poussière, mal de tête, ça pue le gaz carbonique...
La montagne au nord des Téhéran est une zone non fréquentée par la police: on y croise des gens torse nu, des femmes sans voile embrassant des jeunes hommes, on y joue aux cartes aux terasses de café... Lespaysages sont magnifiques, des gorges encaissées au fond desquelles courent des ruisseaux. Nous allons déjeuner chez la cousine d'Ali, qui a épousé un riche commerçant: piscine, piano et duplex dans les quartiers chics de Téhéran. Elle a deux enfants, et je balbutie du Farsi avec le plus agé. Nous déjeunons... du fast food à domicile. Hamburger (très bon !) et... bière sans alcool (de la limonade). Tour au bazar du quartier: j'achète un jeu vidéo à 3 euros (70 en France), une carte de téléphone internationale (une heure) à 2 euros. Le Rial, monnaie iranienne, à pour cours 110000 rials pour un euro, mais on compte en Tamans (10 rials). Nous dinons chez Ali et nous couchons tard: nous nous levons tôt le lendemain.
Un détail important: les iraniens appellent nos toilettes des "toilettes occidentales", et les toilettes à la turque juste "toilettes". Il n'y a pas de papier toilettes en Iran: on s'essuie avec la main et avec un jet d'eau à côté du trou. J'ai tenté: je me sens sale.
Lendemain: Nous partons pour l'aéroport. Arrivée 8h, l'avion décolle à 8h30, aucune formalité d'embarquement. L'avion est clean et on nous sert le petit déj; prix du billet: 29 euros, et c'est pas du low cost. Premiers français que nous croisons dans l'avion: immigrés iraniens. On en croisera plusieurs en groupe, on les voit de loin. Beaucoup de femmes seuls. Moi aussi on me voit de loin: on me parle en anglais. Nous atterrissons à Shiraz et prenons un taxi qui nous fait le tour des sites achéménides de la région. Tout d'abord Persagardae, la première capitale perse, où trône le tombeau de Cyrus; puis Persepolis et les sites autour: colonnes immenses, lions, gravures, tombeaux... C'est grandioses. Puis retour à Shiraz, nous logeons dans les locaux de fonction du ministère du commerce dans un appart spacieux. Nous faisons le tour des mausolées de Hafez et Sadi, deux des quatre piliers de la litterature perse (les deux autres étant Rumi et Ferdosi), enterrés à Shiraz. Ce sont des monstres sacrés du nationalisme perse, et ils sont très importants beaucoup pour Ali. Puis nous visitons le bazar et dinons en ville, nousn sommes l'attraction de tous les groupes de jeunes filles. Le lendemain matin, 8 heures de bus pour Isfahan. Nous arrivons à 18h. Nous visitons les palais, oasis de verdure au milieu du désert et du béton. Puis nous arrivons place Emam Khomeini. C'est extraordinaire: l'une des plus belles places que j'ai vu. Le bazar l'entoure totalement. L'ancien palais des schahs s'y élève sur une face, sur une autre deux immenses bulbes de faïence et de dorure se dressent. mosquées magnifiques, encore plus belles que les stambouliotes, carrelées jusqu'au plafond. Nous nous promenons dans le bazar, jusqu'à la mosquée Jameh qui date des Seldjuks, puis nous retournons diner sur les toits de la place Khomeini. Nous rencontrons alors le prof de Géologie de l'université Isfahan: il dit être le seul prof de l'université (enfin, de la sienne) à parler français, il a vécu quelques années à Grenoble. Il chante du Piaf, parle avec un accent rigolo. Il veut nous faire visiter Isfahan de nuit avec sa voiture, "une américaine automatique, une ford, très confortable et sûre". Nous allons jusqu'à la voiture, mais on ne voit aucune nouvelle voiture. "Vous pouvez pas vous trompez: je l'ai acheté à l'ambassade américaine, un peu avant la prise d'otages". Nous nous retrouvons devant une ford achetée il y a exactement 30 ans, celle de Nixon et Kennedy, aussi celle du film "Ghostbuster". On a le droit à un tour de manège. Nous voyons de nuit les deux ponts mythiques d'Ispahan, magnifiques, mélanges entre le Rialto de Venise et le pont St Charles de Prague. Puis nous prenons un bus à 1h du matin pour Téhéran, nous serons passés en coup de vent. La raison de cette précipitation est que le lendemain, mercredi, nous devons prendre un train en soirée de Téhéran pour Tabriz: une cousine d'Ali s'y marie. Le voyage est pénible: arrivés à Téhéran, nous dormons toute la matinée et le début d'après-midi. Derniers préparatifs de départ (j'ai pas de beaux vétements pour le mariage !) puis nous allons à la gare, où nous retrouvons une grande partie de la famille d'Ali.
Le train est le plus luxueux que je n'ai jamais connu: cabines à 4 avec lits dépliables, clim, télévision, prise éléctrique, eau, thé, gateaux et diner inclue dans le prix du billet. Le voyage est très agréable. Il faut dire que l'on ne souffre pas tant que ça de la chaleur en Iran. Il n'a jamais fait plus de 35-36 degrés, comme en France en été, et les soirées sont fraîches. Le soleil tape dur et il y a peu d'eau, mais si ce n'est les paysages desertiques, on ne se sent pas en plein desert. Ceci est sans doute dû à la hauteur (L'Iran est un grand plateau, en moyenne à 1500 mètres d'altitude). Nous arrivons au matin: nous logeons encore dans les apparts de fonction des ministères (agriculture cette fois). C'est là, dans la matinée, que je rédige cette partie.
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